Après une première table ronde consacrée à la rénovation, le cycle de rencontres organisé par Louwers Mediagroep s’est poursuivi autour d’une autre thématique essentielle et brûlante du secteur de la construction, à savoir la durabilité.
En toile de fond, une question essentielle : comment, dès aujourd’hui et pour l’avenir, rendre la durabilité réellement opérationnelle sur les chantiers, et permettre au secteur d’accomplir sa complexe mais nécessaire transition durable. Autour de la table, trois intervenants aux profils complémentaires ont partagé leurs constats et ouvert de nombreuses pistes : Olivier Legendre, CEO de Wako Portes et Fenêtres, Antoine David, Directeur Etude chez Thomas & Piron Bâtiment et enfin Hélène Delloge, Manager Environnement, Energie & Durabilité pour Embuild Wallonie.
Leur point commun ? Tous refusent le décalage entre ambitions environnementales et réalités opérationnelles, mais soulignent les efforts et évolutions déjà observables dans le secteur. Pragmatiques mais résolument optimistes quant à l’avenir durable de la construction, les trois experts se sont accordés sur une ambition cruciale : tous veulent dépasser les effets d’annonce, et passer du discours à l’action.
La table ronde était une nouvelle fois modérée par Joaquim Dupont, journaliste et traducteur pour le bureau de communication Palindroom, partenaire historique de l’éditeur Louwers Mediagroep.

Dès les premiers échanges, les matériaux de construction se sont imposés comme un thème central : ils conditionnent la durabilité réelle des projets et cristallisent les choix de conception. Leur impact dépasse la technique pour toucher à l’économie des filières et à l’évolution même du métier de construire.
Côté Embuild, Hélène Delloge a insisté sur le besoin de structurer les filières bas carbone, sans tomber dans l’écueil d’une complexité réglementaire accrue : « Par exemple, la certification ‘Menuiserie durable’ se profile comme un outil prometteur, mais uniquement à condition qu’il soit utilisé de manière cohérente et valorisé par les donneurs d’ordre ». Elle rappelle aussi que le cadre législatif – souvent régionalisé – peut favoriser ou freiner ces dynamiques.
Antoine David, pour Thomas & Piron, a rappelé que l’entreprise agit déjà concrètement pour réduire l’énergie grise de ses bâtiments, en privilégiant par exemple des filières locales, de l’acier recyclé ou des matériaux disposant de déclarations environnementales. Mais il souligne que cette transition vers des produits plus durables entraîne encore souvent un surcoût par rapport aux solutions traditionnelles. « Chaque choix de matériau a un impact direct sur le prix du logement, et donc sur son accessibilité », explique-t-il. C’est pourquoi la durabilité doit toujours être envisagée comme une analyse multicritère pour trouver l’équilibre entre ambitions écologiques, viabilité économique et accessibilité au logement – un équilibre que Thomas & Piron s’efforce de mettre en pratique dans chaque projet, partout en Wallonie et à Bruxelles.
Olivier Legendre a quant à lui rappelé que les choix techniques sont souvent dictés par la prescription, sur laquelle un assembleur comme Wako, situé en fin de chaine, n’a que peu de marge de manœuvre. Plus de 90% de l’impact carbone de ses produits vient des composants achetés – profils, vitrages, accessoires – sur lesquels il ne peut qu’agir indirectement. Une situation qui le conduit également à s’interroger sur la prolifération des labels : utiles s’ils sont reconnus contractuellement, mais problématiques s’ils se multiplient sans effet concret.
Tous s’accordent à reconnaître que les déclarations environnementales de produits (EPD) constituent aujourd’hui un langage commun indispensable pour mesurer correctement l’empreinte carbone de nos constructions. Mais leur utilisation reste encore trop marginale dans la pratique, et leur interprétation demande un accompagnement pédagogique, en particulier auprès des maîtres d’ouvrage, afin qu’elles deviennent un véritable outil d’aide à la décision plutôt qu’un document technique de plus.

La question de la gouvernance des projets s’est ensuite imposée comme un autre levier décisif pour donner corps aux ambitions environnementales. Celles-ci ne peuvent pas s’ajouter en cours de route : elles doivent être intégrées dès la conception. Cela suppose de réunir très tôt les différents intervenants, afin de construire ensemble des solutions cohérentes, performantes et durables.
Pour Olivier Legendre, les assembleurs comme Wako sont souvent consultés « quand tout est déjà décidé ». Il plaide pour une approche de projet plus ouverte, où les contraintes techniques seraient partagées en amont, et non imposées. Il évoque des cas où une simple concertation aurait permis d’éviter des incohérences coûteuses ou inefficaces.
« Il faut qu’on valorise davantage les démarches interprofessionnelles », insiste Hélène Delloge. « Cela passe par des accords structurels, des chartes sectorielles, mais aussi par des mécanismes concrets, comme des incitants fiscaux ou des clauses contractuelles spécifiques, pour encourager réellement les montages collaboratifs. »
Antoine David a rappelé que le modèle de conception-réalisation (Design & Build) permet d’aligner plus efficacement ambitions environnementales et réalités opérationnelles. « Quand les concepteurs, les entreprises, les bureaux d’études et les fabricants sont impliqués dès le départ, on anticipe mieux les points de blocage et on développe des solutions réellement pertinentes », explique-t-il. Pour lui, l’essentiel réside autant dans la forme du montage que dans l’ambition posée en amont, ainsi que dans la dynamique de collaboration entre acteurs. Il souligne aussi que l’intégration d’exigences de certification environnementale – comme BREEAM ou WELL – renforce cette approche en structurant l’effort collectif autour d’objectifs partagés.
Enfin, tous soulignent le rôle déterminant des maîtres d’ouvrage publics. En tant que donneurs d’ordre majeurs, ils disposent d’un véritable pouvoir d’entraînement sur l’ensemble du secteur. À condition toutefois d’intégrer dans leurs cahiers des charges des critères environnementaux clairs, stables et partagés, mais aussi réalistes par rapport aux budgets alloués. Car on ne peut pas demander toujours plus de performance technique et écologique si les moyens financiers ne suivent pas. Ce n’est qu’à cette condition que les marchés publics pourront offrir aux entreprises la visibilité nécessaire et créer un cadre propice à l’innovation durable.

Le troisième thème a porté sur l’innovation, moteur indispensable de la transition durable. Un paradoxe bien connu est vite apparu : si les cadres réglementaires, assurantiels et administratifs garantissent la sécurité et la qualité, leur manque de souplesse peut freiner l’introduction de nouvelles pratiques. Les intervenants se rejoignent donc sur un constat : il faut préserver ce rôle de protection tout en ouvrant la voie à davantage d’expérimentation.
Hélène Delloge rappelle que l’organisation professionnelle Embuild travaille activement à faire évoluer les réglementations, mais que les délais peuvent être longs et freiner les initiatives innovantes. Elle évoque aussi le rôle que pourraient jouer les outils numériques – modèles BIM, jumeaux digitaux, plateformes interrégionales – pour simuler les performances et mieux justifier les choix innovants.
Antoine David a expliqué que Thomas & Piron intègre déjà diverses solutions innovantes : structures bois, matériaux recyclés, ou encore techniques de construction plus sobres. Mais il souligne que les freins assurantiels, notamment liés à la responsabilité décennale, ralentissent encore leur adoption. « C’est pourquoi nous avançons de manière progressive : tester à petite échelle, documenter les résultats, puis généraliser », précise-t-il. Il insiste également sur l’importance d’évaluer les innovations sous l’angle du retour sur investissement global : certaines solutions, bien que plus coûteuses à l’achat, permettent des économies d’usage substantielles, tout en améliorant le confort et la valeur des bâtiments.
Enfin, Olivier Legendre renchérit : « L’innovation ne se déclare pas, elle se travaille. Notamment sur le temps de préparation et le partage entre tous les acteurs ». Il plaide pour une évolution des procédures de validation, plus ouvertes aux retours d’expérience de terrain, qui permettront de convaincre toujours davantage de professionnels de modifier leurs habitudes, pour de nouvelles pratiques durables.
Tous appellent à un cadre de construction plus souple et évolutif, capable d’accompagner la transition environnementale tout en garantissant la sécurité et la confiance indispensables aux projets.

Le dernier thème a porté sur une dimension essentielle : le confort réel des usagers. Car derrière chaque solution dite ‘durable’, il est crucial d’en comprendre tous les effets – positifs comme négatifs – sur la qualité de vie au quotidien. Les intervenants ont ainsi rappelé que performance environnementale et confort d’usage doivent aller de pair, et que la réussite d’un projet se mesure aussi à la satisfaction de ceux qui l’habitent.
Olivier Legendre prend l’exemple concret du triple vitrage qui est positif en termes d’isolation d’hiver mais qui peut se révéler contre-productif en été. « Wako plaide plutôt pour une évaluation plus systématique des effets secondaires de certains choix dits ou pensés “verts”, comme la surchauffe, la condensation, le manque de ventilation, et bien d’autres encore. La performance ne doit pas s’apparenter à un fardeau mais plutôt comme une opportunité de créer des espaces avec un vrai confort de vie, tout au long de l’année », explique-t-il.
Hélène Delloge rappelle que l’accompagnement constitue la clé : « Les formations à l’utilisation optimale des outils mis à disposition, la sensibilisation et l’information aux nouveautés, la mise à disposition de documentation claire, autant de points cruciaux qui sont encore aujourd’hui négligés ou sous-estimés ». Elle souligne aussi que certaines exigences comme le certificat PEB ne prennent pas assez en compte le confort global des usagers, ni la flexibilité des bâtiments dans le temps.
Antoine David souligne que la durabilité doit bénéficier concrètement à l’usager, en améliorant confort, performance énergétique et valeur à long terme. Thomas & Piron anticipe les besoins énergétiques pour éviter le suréquipement, favorise les énergies renouvelables, et conçoit des logements adaptables à l’évolution des usages. Un habitat durable est pensé comme un espace qui accompagne ses occupants tout au long de leur vie.
Comme cela était déjà le cas pour les fabricants, les trois experts appellent à inclure les usagers plus tôt dans la chaîne de conception, via des démarches participatives ou des dispositifs d’évaluation continue, pour éviter des problèmes en phase d’exécution ou durant l’utilisation des bâtiments.
Après deux heures d’échanges riches, une conviction se dégage : la durabilité ne se décrète pas, elle se construit. Elle doit s’appuyer sur l’expérience de terrain, sur les compétences de chaque acteur et sur la capacité à dialoguer autour d’objectifs partagés. Plus qu’un slogan, elle devient un processus collectif, exigeant mais porteur d’innovation et de progrès.En un mot : pragmatisme. Mais un pragmatisme qui ouvre la voie à des solutions concrètes, accessibles et durables pour toute la filière.